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Une exposition photographique de Grégoire Eloy





Mer d’Aral, les contours de l’absente

Dans les années 60, l’Union Soviétique décide de faire de l’Ouzbékistan son grenier à coton et construit à partir du plus grand fleuve d’Asie centrale, l’Amou-Daria, de nombreux canaux d’irrigation. C’est le début d’une catastrophe écologique.

Le débit du fleuve n’étant plus suffisant pour alimenter une des plus grandes mers intérieures du monde, la mer d’Aral rétrécit inexorablement. L’eau recule, s’éloigne des villages de pêcheurs. La salinité augmente dans des mesures telles que les poissons d’eau saumâtres disparaissent. La population se paupérise. Le climat change : de tempéré, il devient purement continental. L’air se charge de poussière, les maladies respiratoires font des ravages.

La mer d’Aral, n’est plus aujourd’hui qu’un grand lac. À peu près au niveau de la frontière entre Ouzbékistan et Kazakhstan, une digue a été construite entre 2003 et 2005. La partie Kazakhe de la mer d’Aral, toujours alimentée par son fleuve, le Syr-Daria, reprend vie. La pêche traditionnelle reprend.





Une mer, deux mondes, que Grégoire Eloy a explorés au cours de quatre voyages, en 2008, 2009, 2012 et 2013.

L’aspect purement documentaire a été rapidement évacué au profit d’une approche plus personnelle. Le photographe a rapporté de ces voyages une palette d’impressions marquée par une réflexion métaphysique sur l’absence, sur l’illusion. Que ce soit au Sud, où les villages de pêcheurs sont maintenant éloignés de plus de 200 kilomètres d’une mer qui fut leur environnement, où la ligne de côte, encore visible, dessine les contours de l’absence, où l’on marche sur le fond de la mer, faisant bruisser les coquillages séchés, où les broussailles argentées poussées ici et là créent des illusions d’optiques trompeuses et fascinantes, ou bien au Nord où malgré la vie qui reprend on ne peut jamais faire confiance à la mer qui se dérobe, s’évapore, ou se transforme en banquise d’un mètre d’épaisseur sur laquelle les pêcheurs roulent pendant des kilomètres, l’eau n’est, jamais, ni là ni sous la forme qu’on attendait.





Ce travail est pour le photographe la fin d’un cycle consacré aux pays de l’ex-Union soviétique, commencé avec les nouveaux contours de l’Europe, couronnée de la Bourse du Talent en 2003, continué en Pologne, en Roumanie, dans le Caucase, toujours plus loin vers l’Est, il s’achève ici. La fin de ce cycle coïncide avec la disparition de l’argentique, qui atteint fortement Grégoire Eloy, très attaché à ce médium. À une époque où il est de plus en plus difficile de trouver des laboratoires où réaliser ses tirages à la main, le photographe propose ici uniquement des tirages artisanaux, réalisés sous agrandisseur. Il multiplie les expériences de tirage liées à la chimie, pour lier le plus étroitement la forme à son sujet.

Cette réflexion poétique aux images émouvantes, au grain tremblé, dont la lumière voilée, oblique, souligne tour à tour les paysages d’apocalypse et la magie troublante des bouts du monde, est présentée dans un rendu qui mêle les formats (24x36, 6x6, 6x7), les genres (noir et blanc, couleur) et les médias (photographie et vidéo). Car le point final est le voyage filmé d’un vieil homme, ancien ouvrier d’une usine de poisson, qui n’a pas vu la mer depuis qu’elle s’est retirée, et de son petit neveu, âgé de onze ans, qui ne la connaissait pas. Un voyage à la rencontre de l’absente.